Le Figaro : Sécurité : les villes misent sur le tout-caméra - réaction du SDPM

Publié le 19 Août 2018

 

Vidéosurveillance, caméras-piétons pour les polices municipales… Malgré les critiques, les élus investissent dans ces technologies.

 

Y A QUELQUES ANNÉES encore, elle faisait peur, elle est aujourd’hui encensée. Devenue omniprésente dans le paysage de la sécurité, la vidéo se répand comme une traînée de poudre. Dans nos rues, par le biais des caméras, c’est aujourd’hui le raz-de-marée, en dépit de vifs questionnements. Ainsi à Nice, la ville la plus vidéoprotégée de France, l’attentat de 2016 n’a pas pu être déjoué. Et la récente affaire Benalla interroge sur l’archivage et l’utilisation d’images de vidéosurveillance (lire page 4).

Mais rien n’y fait. Même les plus petites communes aujourd’hui s’équipent. Baudinard-sur-Verdon dans le Var détient le record. Il est le village le plus surveillé, avec 12 caméras pour 156 habitants ! Convaincus de la nécessité de s’équiper, mais aussi sous la pression de leurs administrés qui, depuis les attentats, réclament toujours plus de sécurité, les maires investissent des sommes folles dans ces installations onéreuses. Hors coût de fonctionnement, une caméra installée coûte, en effet, entre 8 000 et 15 000 euros. Mais ne reculant pas devant l’effort financier, les villes vidéosurveillées se comptent aujourd’hui par milliers. Beauvau en recense plus de 3 000 qui ont frappé à sa porte pour bénéficier d’aides financières. Ces dernières totalisent aujourd’hui 56 600 caméras. On est loin des 15 000 recensées en 2007, date à laquelle un plan national d’équipement avait été lancé.

En plus de la vidéoprotection, les élus locaux vont désormais pouvoir aller plus loin en recourant à la caméra-piéton, cet équipement accroché à l’uniforme et destiné à filmer les contrôles ou diverses autres opérations. Utilisée depuis 2016 par les policiers et gendarmes lors de certaines de leurs interventions, notamment en zone de sécurité prioritaire, elle va pouvoir aussi équiper la police municipale.

Après une expérimentation de deux ans jugée concluante dans 391 villes, une loi votée le 3 août dernier pérennise en effet le dispositif pour ces fonctionnaires municipaux. Toutefois, dans l’attente d’un décret d’application qui doit intervenir dans quelques semaines, ces derniers doivent provisoirement remiser leur appareil. « Quel manque d’anticipation ! », s’agace le maire LR de Saint-Étienne, Gaël Perdriau, devenu volontairement hors la loi. Celui-ci refuse tout net de désactiver ses caméras, aujourd’hui parées de toutes les qualités. De l’avis de tous, celles-ci jouent un rôle apaisant auprès de la population. En cas de contrôles, et avertie qu’elle est filmée, celle-ci renonce davantage aux outrages. « Ça calme assurément le jeu », souligne Bruno Gonzalez, directeur adjoint de la police municipale de Narbonne dans l’Aude, l’une des premières villes à s’être emparée de cet outil. Sécurisant l’opération, la caméra est même aujourd’hui considérée comme indispensable dans les petites communes ou, bien souvent, un agent patrouille seul et fait face aux conflits de voisinage, comme le relatait la députée Corinne Vignon (LaREM) fin juillet à l’Assemblée nationale.

Mais cet outil entre aussi dans la guerre des images. À l’heure des vidéos prises par les particuliers avec leurs smartphones et qui tournent en boucle sur les réseaux sociaux, les acteurs en charge de la sécurité ont plus que jamais besoin de se couvrir. Si la situation dégénère, ils disposeront alors de leurs propres vidéos. « Les policiers sont tellement mis en cause qu’ils ont le réflexe en intervention de déclencher la caméra », raconte Olivier Hourcau, du syndicat de police Alliance. Convaincu de l’utilité de cette caméra mobile, Beauvau compte, de son côté, davantage la déployer l’an prochain au sein de ses propres unités. Alors que la police en détient 2 000 et la gendarmerie 600, l’objectif annoncé est d’atteindre les 10 000 en 2019.

Mais l’engouement pour ce nouvel équipement n’empêche pas les critiques. Pour Cédric MICHEL, Président du Syndicat de défense des policiers municipaux (SDPM), celui-ci est tellement présenté comme un élément pacificateur qu’il est un frein au développement des polices municipales armées. « Des maires donnent des caméras pour ne pas donner des armes ! », regrette-t-il.

Mais surtout, l’image, érigée en preuve imparable, peut être aussi source de manipulation. Selon la procédure, comme l’avaient demandé les syndicats de police, le déclenchement de la caméra est laissé à l’appréciation du fonctionnaire. Une liberté qui offre la possibilité à ce dernier de ne filmer que ce qui l’arrange, redoutent certains.

Évaluation des bienfaits 

Mais d’une manière générale, nombre de chercheurs demandent aussi l’évaluation des bienfaits de tous ces outils liés à l’image. L’emballement de la société pour ces équipements ne doit pas empêcher une approche scientifique, selon Sebastian Roché, spécialiste dans l’analyse comparée des polices au CNRS*. Or, à ce jour, on ne dispose, selon lui, que d’études à l’étranger, aux résultats variables. « L’une d’elles menée en Californie avait montré que la caméra-piéton avait divisé par deux les plaintes et l’usage de la force par la police. D’autres ont montré qu’elle n’avait pas eu, dans le meilleur des cas, d’effets négatifs ! », dit-il.

Cette absence d’évaluation vaut aussi pour la vidéoprotection et, dès 2011, la Cour des comptes l’avait déploré dans son rapport. « L’importance des sommes en jeu justifie que l’efficacité des dispositifs de vidéosurveillance soit évaluée », avait-elle souligné en indiquant que des études menées à l’étranger « ne démontrent pas globalement cette efficacité ». Directeur de recherche au CNRS et enseignant la sociologie de la délinquance à l’université d’Aix-Marseille, Laurent Mucchielli met, quant à lui, les pieds dans le plat avec son ouvrage, Vous êtes filmés (aux éditions Armand Colin). Selon sa propre évaluation, ce dernier indique que la vidéosurveillance n’a pas provoqué de rupture de courbe de la délinquance sur la voie publique. « Et elle permet de résoudre 1à 3 % des affaires. C’est peu, si bien que les villes, pour rentabiliser leurs équipements, se mettent à vidéoverbaliser les automobilistes », dit-il. Même si ces taux paraissent faibles, ce sont tout de même des arrestations et des affaires chaque jour résolues grâce à la caméra. Difficile alors de pouvoir aujourd’hui se passer de cette aide.

*Auteur « De la police en démocratie », chez Grasset

Dossier complet sur la vidéoprotection dans lefigaro du 18.08.2018

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