Enquête : il n'y aura pas des policiers municipaux pour tout le monde !

Publié le 13 Janvier 2021

Policiers municipaux : il n’y en aura pas pour tout le monde

Six mois après les élections, qui ont vu fleurir les promesses de hausse des effectifs de police municipale, les communes se livrent une bataille féroce pour recruter et conserver des agents, dans une filière déjà sous tension.

Par Mathieu Périsse, avec la rédaction de Mediacités

Enquête : il n'y aura pas des policiers municipaux pour tout le monde !

« Selon les estimations des syndicats, il manque près de 3000 policiers municipaux en France ». 

Six mois après les élections, qui ont vu fleurir les promesses de hausse des effectifs de police municipale, les communes se livrent une bataille féroce pour recruter et conserver des agents, dans une filière déjà sous tension.

“Poste de policier municipal, à pourvoir d’urgence. Commune de Vaulx-en-Velin. Travail le dimanche à prévoir, horaires jusqu’à 2h du matin. Pistolet automatique 9 millimètre et gilet pare-balles fournis. Primes, 13e mois et tickets restaurants en complément. »

Six mois après les élections municipales, les petites annonces de ce type fleurissent. Une frénésie de recrutement s’est emparée de l’agglomération lyonnaise. A l’arrivée d’Hélène Geoffroy (PS) à la tête de Vaulx-en-Velin en 2014, la commune ne comptait que 7 agents. Aujourd’hui 36 policiers municipaux – armés depuis 2018 – arpentent les rues de la commune. Et la majorité veut porter ce chiffre à 50 d’ici la fin du nouveau mandat.

A Bron, Jérémy Bréaud (LR), qui a ravi la ville aux socialistes après une campagne axée sur la sécurité, veut « tripler » les effectifs. Sa ville ne compte pour l’instant que 17 policiers sur les 25 postes ouverts. A Rillieux-la-Pape, Alexandre Vincendet (LR) est plus modéré, avec seulement trois recrutements annoncés. Il est vrai que le patron de la droite locale avait déjà doublé les effectifs durant le précédent mandat.

Pendant la campagne, les candidats ont multiplié les promesses de hausse des effectifs, alors même que les postes créés par le passé ne sont pas encore tous pourvus. A Lyon, la nouvelle majorité écologiste prévoit de créer 20 postes supplémentaires pendant le mandat, mais la ville peine déjà à répondre à ses besoins actuels : sur près de 350 agents théoriquement présents sur la commune, seuls 300 sont réellement en poste, soit une cinquantaine d’emplois vacants.

Pour rattraper le retard, 65 postes supplémentaires seront inscrits au budget 2021 de Lyon. « Mais quand on doit recruter plusieurs dizaines de personnes, ce n’est pas simplement une annonce à Pôle emploi qui va fonctionner, admettait le maire (EELV) Grégory Doucet dans une interview au Progrès. Nous savons que nous avons une limite d’attractivité. » Même chose à Villeurbanne, où le nouveau maire socialiste Cédric Van Styvendael souhaite atteindre les 75 agents, alors même que la ville n’en compte actuellement qu’une quarantaine, sur les 52 postes ouverts.

Entre 3000 et 4000 policiers manquants

La demande est aussi forte dans le reste de la France, quelle que soit la couleur politique de la commune. A Lille, Martine Aubry (PS) a promis l’arrivée de 50 renforts, dont la moitié en 2020. La mairie de Marseille va recruter une centaine d’agents pendant ce mandat, tout comme celle Toulouse, qui compte actuellement 313 agents pour 330 postes. « 25 postes supplémentaires seront ouverts dès 2021 », indique le cabinet de Jean-Luc Moudenc, le maire (LR) de Toulouse. La périphérie de la capitale de la Haute-Garonne n’est pas en reste. Après avoir créé sa police municipale en 2015, la commune de Colomiers veut passer de 20 à 30 agents, détaillait la maire dans les pages de La Dépêche du Midi. « En juin 2022, nous aurons 40 agents contre 28 aujourd’hui », promet également le maire de Blagnac, Joseph Carles.

« Si trois candidats arrivent, je les prends tout de suite ! »

Cédric MICHEL, Président du SDPM

Embryonnaires ou réservées aux plus grandes villes il y a vingt ans, les polices municipales se sont généralisées depuis. Les effectifs ont doublé pour atteindre 24 000 agents aujourd’hui. Mais le recrutement et la formation n’ont pas suivi. Le Syndicat de défense des policiers municipaux (SDPM) estime qu’il manque aujourd’hui entre 3000 et 4000 agents en France, dont 1500 en Île-de-France (sans compter la nouvelle police municipale de Paris en cours de création – lire plus bas).

Dans certains départements, la pénurie est particulièrement criante. En 2018, 25% des postes de policiers municipaux en Seine-Saint-Denis n’étaient pas pourvus, indiquait Le Parisien. « Sur certains territoires, il est devenu particulièrement difficile de recruter un policier municipal ou de le conserver, tant la concurrence entre communes est rude », notait en octobre la sénatrice (LR) du Nord Brigitte Lherbier.

Mercato entre communes

Entre villes voisines, le policier municipal s’arrache. Interviewé en octobre dernier par Mediacités, Mohamed Boudjellaba, le nouveau maire de Givors, au sud de Lyon, en faisait le constat amer : « J’ai embauché une ancienne gendarme début septembre, trois jours après, elle m’annonçait qu’elle partait en Isère. Si trois candidats arrivent, je les prends tout de suite ! », lançait l’élu, qui veut parvenir à une quinzaine d’agents d’ici la fin du mandat. « Sur les sept de la commune, quatre sont partis à Bron [à quelques kilomètres] ces six derniers mois », déplorait celui qui décrivait « une forme de dumping » de certaines villes, qui proposent des conditions salariales avantageuses ou des armements plus attrayants.

« On ne peut pas aller plus vite que la musique », lance Pascal Bolo, adjoint à la maire (PS) de Nantes chargé de la sécurité. Sa majorité prévoit de créer 70 nouveaux postes de policiers dans les six ans à venir, mais n’a voté en décembre qu’un recrutement de 29 candidats. « Nous savons qu’il n’est pas possible d’en embaucher plus en une année. Bien sûr nous aurions pu créer 70 cases sur le tableau des ressources humaines, mais elles seraient restées vides », estime l’élu.

« La police municipale française a connu une hausse de 44% des recrutements entre 2015 et 2020. C’est la filière la plus dynamique de la fonction publique territoriale », abonde Olivier Degeorges, directeur « sécurité publique » au Centre national de la fonction publique territoriale (CNFPT), l’organisme de formation des policiers municipaux. « Contrairement à la police nationale, les policiers municipaux peuvent choisir leur commune. Ils font un peu leur marché », décrit-il. « C’est un vrai mercato », résume Cédric Michel, président du SDPM.

Mercenaires et « pillage » de policiers

Courtisés par les communes, les agents sont en position de force. « Il y a un grand commerce, je vais le dire comme ça, parce qu’il y a un certain nombre de policiers municipaux qui deviennent des mercenaires quasiment », admettait Henry Fernandez, le directeur de la police municipale de Lyon, dans une étude publiée en 2019 par l’agence d’urbanisme d’Île-de-France. « Pour les attirer, certains donnent des salaires, des régimes indemnitaires phénoménaux. […] Je sais qu’il y a beaucoup de communes qui payent des astreintes que les gens ne font pas, des heures supplémentaires que les gens ne font pas », lançait même le cadre de la fonction publique. Nous n’en saurons pas plus : sollicitée, la mairie de Lyon n’a pas accepté notre demande d’interview du directeur.

La concurrence entre les villes peut d’abord passer par la situation géographique ou la réputation de la commune. « Clairement, les départements du Sud-Est sont plus prisés », analyse Olivier Degeorges. Mais l’attrait pour le soleil n’est pas le seul facteur. Le fait que de plus en plus de communes soient équipées d’une police municipale rend les agents plus volatiles. « Il y a vingt ans, un policier qui voulait aller dans l’Ouest ne pouvait aller que chez nous. Aujourd’hui il y a des postes partout, avec des conditions parfois plus paisibles que patrouiller la nuit dans le centre de Nantes ! », admet Pascal Bolo.

« Si une commune veut recruter, elle doit être sexy»

Cette concurrence pousse les collectivités à augmenter les rémunérations des agents, très inférieures à celles de la police nationale ou de la gendarmerie. Le conseil municipal de Villeurbanne vient de voter une hausse des indemnités applicable à partir de janvier 2021. Soit 64 000 euros de dépenses supplémentaires par an, comme le rapporte Le Progrès. Beaucoup de communes sont désormais au plafond de la rémunération prévue par la loi, sans compter les heures supplémentaires, horaires de nuits et autres primes. « D’une ville à l’autre, votre revenu peut varier de 500 euros, ce n’est pas négligeable », souligne Cédric Michel.

« Si une commune veut recruter, elle doit être “sexy” sur le salaire et les primes », glisse Nicolas R*, policier municipal et délégué syndical à Toulouse, pour qui les nouvelles compétences des policiers municipaux prévues par la loi sécurité globale [lire notre article] doivent s’accompagner d’une revalorisation. « On ne peut pas avoir un pouvoir d’enquête avec 1 500 euros de salaire de base, 1800 avec les primes », pointe ce brigadier-chef. En poste depuis quatorze ans, il confirme la concurrence que se livrent les villes de l’agglomération : « La mairie de Toulouse a du mal à recruter car d’autres communes le font également. A Toulouse, il y a eu au moins dix demandes de mutation cette année. »

Le phénomène est bien connu. « De nombreux maires se plaignent de ce que, une fois qu’ils ont payé la formation [de leurs agents], ils se font “piller” leurs fonctionnaires de police municipaux par des municipalités qui les payent mieux en leur octroyant des primes diverses et variées », analysait en novembre dernier Jean-Michel Fauvergue, le rapporteur (LREM) de la loi sécurité globale.

« Lambersart, c’est pas non plus Chicago ! »

Certains élus refusent toutefois d’entrer dans la surenchère, comme Nicolas Bouche, maire de Lambersart, banlieue aisée de Lille. Certes, il ambitionne de doubler le nombre de policiers municipaux d’ici la fin du mandat (pour arriver à 20), mais recrute à un train de sénateur pour ménager les finances de la commune. « On ne va pas faire la course à l’échalote et proposer plus d’argent que les voisins », prévient-il. Viendront ceux qui sont intéressés par ce que la mairie propose, estime le maire : une police « de proximité et de voisinage », des patrouilles à pieds ou à vélo… L’édile n’envisage pas de nouvelles primes, ni d’armer les agents. « Lambersart, c’est pas non plus Chicago ! ».

Armer pour recruter

Car l’armement et l’équipement pèsent lourdement dans l’attractivité d’une commune, « au moins autant que les salaires », insiste Cédric Renaud, président de l’Association nationale des cadres territoriaux de la sécurité (ANCTS) et directeur de la police municipale de Saint-Etienne. « Entre deux villes, un agent aura tendance à choisir celle qui lui propose un meilleur niveau d’équipement », estime-t-il.

A Nantes, l’absence d’armement létal a d’ailleurs récemment été pointé du doigt par l’opposition pour expliquer les difficultés de recrutement de la commune. « Ce qui les retient aujourd’hui de candidater c’est qu’ils craignent pour leur vie. Armez-les madame le maire ! Donnez-leur les moyens de nous protéger face à des fusillades à répétition, face au risque terroriste », lançait le conseiller (LR) Foulques Chambard de Lawe lors d’un conseil municipal en décembre. « Ils n’accepteront pas éternellement d’assurer des missions périlleuses avec des cure-dents », lançait l’élu.

En pratique, les revendications des agents se heurtent sur le terrain aux communes qui refusent de céder aux sirènes sécuritaires. Plusieurs élus contactés mettent ainsi en garde contre l’arrivée de « cowboys » armés dans leurs villes. « Notre conception n’est pas celle d’une police municipale de substitution à la police nationale. Un candidat qui réclame un armement létal ne correspond pas au profil que nous recherchons », réagit Pascal Bolo.

Lors de la dernière fournée de recrutement, la ville de Nantes a reçu 140 candidatures, en a retenu 40 avant d’en embaucher 20. « Nous avons aussi nos exigences », rappelle l’adjoint. Reste que la doctrine d’emploi mise en avant par une commune a des effets immédiats sur le recrutement : en Île-de-France, Noisy-le-Sec a ainsi connu une hémorragie des ses troupes après l’arrivée d’une nouvelle majorité communiste en juin dernier, au profit des villes voisines, comme le relate Le Parisien.

Un système de formation dépassé

« Quand vous êtes une commune volontariste, c’est peut-être plus simple », assure Gaël Perdriau, le maire (LR) de Saint-Etienne et président de la commission sécurité de l’association France Urbaine. Après la bascule de la ville à droite en 2014, 80 nouveaux postes ont été créés sous le mandat précédent, vingt autres sont attendus.

« Nous avons des véhicules récents, un centre de vidéo-surveillance pour appuyer les agents. Nous n’avons jamais été à sec dans nos recrutements. La pénurie est un problème commun à tous, mais c’est encore plus difficile pour les communes de taille plus petite ou qui ne donnent pas assez de moyens à leurs agents », analyse Gaël Perdriau.

De l’avis général, une refonte du système de formation, long et peu efficace, serait nécessaire. Actuellement les communes sont invitées à faire remonter leurs besoins aux centres de gestion départementaux, qui organisent les concours , et au réseau des CNFPT, responsable de la formation de six mois pour les nouveaux agents. « Ils n’organisent pas assez de concours », pointe Cédric Michel. « La fréquence des concours nous semble insuffisante au regard du besoin en recrutement », pointe aussi la mairie de Toulouse. « Ce système n’est pas conçu pour un tel recrutement de masse. Il est taillé pour former quelques agents sur un territoire, aujourd’hui il est complètement engorgé », ajoute Cédric Renaud.

« En moyenne, on met entre six mois et un an à pourvoir un poste, selon que le candidat soit déjà formé ou pas », détaille Pascal Bolo. Une inertie qui se ressent sur le terrain : les 18 agents recrutés (sur 32 prévus) pour la police métropolitaine des transports de Nantes ne seront ainsi pas opérationnels avant 2021. « Un des problèmes, c’est que les collectivités ne déclarent pas assez leurs postes vacants, car elles préfèrent avoir déjà identifié un candidat avant de le faire, justement parce que le recrutement est compliqué… C’est un cercle vicieux, dans lequel tout le monde s’observe », nuance Olivier Degeorges, du CNFPT, pour qui l’enjeu serait surtout de mieux faire connaître la filière auprès des potentiels candidats.

Projet d’école nationale enterré

Certains CNFPT, au nombre de douze sur le territoire, traîneraient aussi les pieds pour augmenter leur offre de formation. Ce « dysfonctionnement majeur » avait été abordé lors des discussions parlementaires sur le projet de loi sécurité globale par le député (UDI) Jean-Christophe Lagarde. « Certains territoires n’ouvrent pas les postes nécessaires, si bien que ceux qui les ouvrent et supportent le coût de la formation finissent par payer pour ne même pas bénéficier du nombre de policiers dont ils auraient besoin. C’est le cas de l’Île-de-France, qui en forme beaucoup mais les voit partir dans toutes les régions de France dans la foulée », regrettait-t-il en novembre.

Pour mettre de l’huile dans les rouages, la droite avait proposé dans un amendement de créer une école nationale de la police municipale.

« Cela aurait permis de créer un vivier permanent de recrues », explique Gaël Perdriau. Mais le projet a finalement été retiré, pour éviter de braquer les élus locaux, qui ne souhaitaient pas se voir imposer un organisme national. Le sujet avait eu le don d’agacer le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin : « Vous ne pouvez pas demander à l’État d’intervenir quand les collectivités locales choisissent collectivement de ne pas régler un problème », avait-t-il lancé.

Faute de consensus, il était donc urgent d’attendre pour le gouvernement. La situation ne devrait pourtant pas s’améliorer de sitôt. Historiquement privée de police municipale, la ville de Paris a eu le feu vert pour se doter d’une force de 5000 agents d’ici 2024, soit près de 1700 postes supplémentaires à pourvoir en quatre ans, en plus des 3300 agents chargés de de la sécurité déjà existants, qui seront basculés dans la nouvelle police.

En 2019, un concours exceptionnel de 520 places a été organisé en prévision des besoins à venir, suivi d’un autre de 120 places lancé en novembre dernier. Certes, la formation sera assurée en interne et les agents formés dans la capitale ne pourront pas – en théorie – postuler facilement dans d’autres communes. Mais cette demande massive risque de tendre encore un peu plus une filière déjà asséchée. Pour le plus grand malheur des maires, dont les petites annonces n’ont pas fini de fleurir.

L’idée de cet article a germé lors d’une précédente enquête sur la sécurité à Lyon, au cours de laquelle plusieurs élus nous ont fait part de leurs difficultés à recruter et à conserver des agents de police municipale dans leurs communes.

Nous avons voulu mieux comprendre cette problématique, alors que le rôle des policiers municipaux dans le « continuum de sécurité » mis en avant par le gouvernement doit être renforcé par la loi sécurité globale actuellement à l’étude au parlement.

Repost0