Insécurité : ce que disent les maires de banlieue

Publié le 6 Mai 2010

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La délinquance au quotidien.

 

http://www.valeursactuelles.com/photos/3832/101Moins de petits délits, mais plus de  violences graves. Comment en sortir ? Cinq élus locaux, de toutes tendances, témoignent et proposent.  

Nicolas Sarkozy vient de nommer un nouveau préfet en Seine-Saint-Denis, Christian Lambert (lire l'article de François d'Orcival). « Qu’en attendez-vous ? », avons-nous demandé au maire de Montfermeil : « Qu’il soit cru », répond-il – c’est-à-dire que l’État prenne la mesure des problèmes auxquels nous sommes confrontés. En juin 2006, l’un des prédécesseurs de Christian Lambert, Jean-François Cordet, avait envoyé au ministre de l’Intérieur de l’époque – Nicolas Sarkozy – une note sur la délinquance dans ce département. « Le fait de plus en plus fréquent pour un policier de retrouver le soir même sur la voie publique un mineur arrêté par ses soins le matin pour un vol/portière ou pour un vol/violence traduit parfaitement la situation dans laquelle se trouve ce département et, partant, le sentiment général d’impunité qui prédomine parmi les jeunes délinquants et de lassitude des policiers, quel que soit leur grade », écrivait-il (lire l'intégralité de cette lettre). Qu’en est-il aujourd’hui ? Le témoignage de cinq maires de banlieue.

 

 


Hervé ChevreauHERVÉ CHEVREAU Maire divers droite d’Épinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis, 52 000 habitants)

Comment la délinquance évolue-t-elle dans votre ville ? Nous enregistrons une baisse des faits délictueux. Moins de petits délits, mais plus de vols avec violence. J’aimerais voir plus de policiers en uniforme dans nos rues, mais nos effectifs ont diminué. La police nationale doit revenir au contact des gens. Dans notre département, le turn-over est trop important. Je constate aussi que l’économie souterraine a tendance à s’étendre. On voit des trafiquants ouvrir des commerces. Pour “blanchir” l’argent.

Nicolas Sarkozy a mis en place les GIR pour lutter contre ces réseaux. Ça n’a pas marché ? Il y a eu du travail de fait. Mais il faut aussi “assurer le service après-vente” : quand on démantèle un trafic, il faut rester sur place pour s’assurer qu’il ne redémarre pas avec d’autres. S’il y avait plus de policiers sur le terrain, il y aurait aussi moins d’acheteurs, donc moins de vendeurs. Il ne faut pas hésiter à réprimer la consommation.

La répression de ces trafics ne risque-t-elle pas de déclencher des émeutes semblables à celles de novembre 2005 ? Je ne suis pas sûr qu’il y ait un lien entre ces émeutes et la répression de ces trafics. En revanche, si un gamin se tue à moto parce qu’il est poursuivi, là, ça peut démarrer… De toute façon, on ne peut pas rester les bras ballants. Je suis pour qu’on tape fort sur les acheteurs et sur les trafiquants. Il faut aussi traiter le problème à la source. Éviter que la production de cannabis n’augmente au Maroc et ailleurs. Donc agir au niveau international.

Comment expliquez-vous l’importance de la délinquance en Seine-Saint-Denis ? Est-ce le chômage ? Il y a des problèmes d’emploi, de logement, mais je pense qu’il y a surtout un problème d’éducation. On a beaucoup de familles monoparentales en Seine-Saint-Denis. Les parents décrochent, les enfants décrochent – à l’école aussi. La délinquance, c’est en partie le résultat de ces décrochages. Les écoles de la seconde chance marchent bien dans notre département, on pourrait les multiplier. Je suis aussi convaincu qu’il faut recréer des collèges d’enseignement technique. Tous les enfants ne veulent pas faire des études longues.

N’y a-t-il pas aussi des problèmes d’intégration ? Faut-il encore parler d’intégration ? Nous parlons de la troisième génération. La République française fait tout ce qu’il faut pour intégrer les gens. À Épinay, nous avons trois clubs de prévention et de nombreuses associations. Le service de la jeunesse propose toute une panoplie d’activités. Nos éducateurs vont à la rencontre des jeunes, ils en “touchent” beaucoup, mais certains ne veulent pas venir.

Qu’attendez-vous de l’État ? J’ai envoyé une lettre au président de la République il y a deux mois pour lui demander de prendre personnellement en main le département. Il faut tout retravailler, étudier chaque thématique – emploi, logement… – et trouver des solutions nouvelles qui s’appliqueront dès l’école.

 

 


François PupponiFRANÇOIS PUPPONI Député et maire PS de Sarcelles (Val-d’Oise, 60 200 habitants)

Quelle forme prend la délinquance à Sarcelles ? Globalement, ce qu’on appelle la délinquance acquisitive (le vol de portables, par exemple) a tendance à diminuer. En revanche, ce qui est en train d’exploser, dans tout le département, ce sont les agressions, les vols à main armée et le trafic de drogue. Il y a une vraie recrudescence des violences. Il y a quatre mois environ, une femme a été poignardée, tuée à coups de couteau… comme ça ! Les vols à main armée, ce ne sont pas des jeunes qui les commettent, mais des adultes. Quant aux dealers de quartier, ils ne se cachent plus. Ils se rassemblent en bas des immeubles. Leurs trafics sont très visibles. Les gens sont choqués.

À quoi attribuez-vous cette augmentation des actes violents ? La crise y est pour quelque chose, bien sûr, mais je constate surtout que ces jeunes sont livrés à eux-mêmes. Certains “pètent les plombs” en raison d’une trop grande consommation d’alcool et de drogue. Il y a des troubles du comportement qui ne se résoudront pas sans une assistance médicalisée. Les centres de proximité sont débordés, ils ne savent plus où donner de la tête. Nous faisons de la prévention, nous tentons d’aider les plus jeunes, mais ce n’est pas suffisant.

Que proposez-vous ? Il nous faut des moyens humains. Plus de “bleus” sur le terrain. Nous avons 280 policiers nationaux, plus une vingtaine de policiers municipaux. Je compte installer une soixantaine de caméras de vidéosurveillance, mais il nous manque des policiers qui connaissent bien les quartiers et des groupes d’intervention pour lutter contre la drogue. Mais la police ne peut pas tout faire. Le département manque de médecins et de psychologues, de professionnels de la santé publique qui puissent traiter ces troubles du comportement. Le chef de l’État doit comprendre que la situation de ces ghettos urbains et sociaux est explosive.

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FRANÇOIS ASENSI Député et maire PCF  de Tremblay-en-France (Seine-Saint-Denis, 35 500 habitants)

Quelle est la situation financière et sociale de Tremblay-en-France ? Il faut être concret. La ville compte un grand ensemble de 8 000 habitants, dont beaucoup vivent dans des logements sociaux. On a dit que le potentiel fiscal de Tremblay était élevé, mais il ne corrige pas les difficultés de ces habitants. C’est le plus grand ensemble d’un seul tenant en Seine-Saint-Denis.

Un reportage télévisé a mis en lumière des trafics de drogue. Votre réaction ? Ce reportage de TF1 était caricatural. Il présentait Tremblay comme un “supermarché de la drogue”. C’est faux. Les Tremblaysiens sont indignés. Depuis, je reçois des témoignages d’habitants mis à l’écart ou pointés du doigt parce qu’ils vivent ici. Ce reportage n’a rien montré de l’urbanité des villes de banlieue, ni de leur dynamisme social.

Il y a quand même eu des incidents… Depuis la diffusion de ce reportage, il y a eu davantage de bus caillassés à Tremblay que de voitures incendiées la nuit du nouvel an. Or, le taux de délinquance, à Tremblay, n’est pas supérieur à celui des autres villes. Nous sommes même dans la tranche la plus basse de Seine-Saint-Denis. Je ne nie pas qu’il y ait des trafics dans certaines cages d’escalier. Cela fait des années que nous avons saisi les pouvoirs publics pour y remédier. Il y a aussi des dégradations de mobilier urbain : des lampadaires, des poubelles… Notre police municipale compte aujourd’hui quinze agents et nous avons décidé de créer six postes supplémentaires. Mais ils ne peuvent pas intervenir dans les halls d’immeubles, ils ne peuvent pas se substituer à la police nationale. C’est à l’État d’assurer le maintien de l’ordre.

 

 


Stéphane BeaudetSTÉPHANE BEAUDET Maire UMP de Courcouronnes (Essonne, 15 000 habitants)

Constatez-vous un changement de la délinquance ? Les délinquants sont plusjeunes qu’avant, moins matures. Ils passent à l’acte plus facilement, et plus violemment, ils se contrôlent moins. Je note aussi qu’il y a moins de bandes de vingt ou trente gamins comme avant. Même dans les cages d’escalier, où ils organisent leurs trafics, ils sont moins nombreux qu’avant. À Courcouronnes, la délinquance a baissé de 70 % depuis mon élection, en 2001.

Comment avez-vous fait ? Il n’y a pas de recette miracle. C’est un ensemble de mesures, certaines un peu fortes : vidéosurveillance, renforcement des effectifs de la police municipale (2 agents en 2001, 20 aujourd’hui). Mais je crois que le plus important, ce sont les dispositifs de réussite éducative que nous avons mis en place dans le cadre de la politique de la ville. On repère des enfants qui pourraient déraper parce que les pa­rents ne sont pas présents, parce qu’ils ont des difficultés en classe, et on travaille avec eux. Tel gamin risque de “décrocher” parce qu’il n’a pas de lunettes, tel autre ne mange pas à sa faim, ou ne dort pas assez parce qu’ils sont trop nombreux à la maison… On travaille en amont. L’État nous laisse gérer ses crédits, ça marche bien !

Des problèmes avec des multirécidivistes ? Il y a un mois, quatre jeunes sont interpellés pour trafic de drogue. Les Stups les ont surveillés pendant trois semaines. On a les preuves. Ils en sont à trente arrestations depuis le début de l’année. Ils passent devant le juge, ils avouent. Ils écopent d’une peine de prison… avec sursis. Les sanctions ne sont pas très adaptées. Moi, j’essaie d’intervenir avant la grosse bêtise. Un gamin qui fait une connerie, qu’il ait 8 ou 15 ans, je le convoque dans mon bureau avec ses parents. Et quand vous convoquez un gosse de 8 ans, généralement, il ne recommence pas.

Qu’est-ce qui manque dans ces quartiers ? Aux gamins, il manque souvent des parents. Aux parents, souvent un boulot. J’ai visité des appartements où les parents ne travaillent pas depuis des années et vivent des trafics de leurs enfants. Mais ce n’est pas la majorité. Les délinquants, soit ils finissent en taule, soit ils s’en sortent en trouvant un job. Le nôtre, c’est de leur apprendre à trouver du travail, une formation… Le problème, c’est qu’il y en a quelques-uns que ça n’intéresse pas. À Courcouronnes, une quinzaine, pas beaucoup plus. On est là pour tout le monde, mais c’est à eux de savoir ce qu’ils veulent.


Xavier LemoineXAVIER LEMOINE Maire UMP de Montfermeil (Seine-Saint-Denis, 26 000 habitants)

Le gouvernement a répété sa volonté de lutter contre l’insécurité. Quel constat faites-vous ? Il y a les statistiques… et tout ce qui n’y figure pas : la vieille grand-mère devant qui l’on crache, l’arrogance de certains adolescents, parfois d’enfants, qui insultent les commerçants et narguent les autorités. Mille choses dont personne ne parle mais qui rendent la vie insupportable dans certains quartiers. Les gens viennent me voir, beaucoup sont excédés. Récemment, j’ai mis de nouveaux lampadaires et des arbres dans trois rues. Plusieurs milliers d’euros. Le surlendemain, des voyous avaient abîmé les lampadaires et arraché l’écorce de la moitié des arbres. Ce sont des arbres qui vont mourir.

Que fait la police ? Mais elle fait son travail ! On a créé des unités territoriales de quartier, c’est très bien : leur action est localement efficace, mais la délinquance se déplace, évolue. Moins de voitures cambriolées, mais plus de cambriolages nocturnes… Chaque mois, je fais une réunion avec le commissaire, le procureur, l’Éducation nationale, les transporteurs et les bailleurs. On passe en revue les affaires récentes. Certains jeunes ont déjà eu affaire à la police trente, quarante, cinquante fois ! J’en conclus que la réponse pénale n’a pas été dissuasive. La loi sur les halls d’immeuble est quasiment inapplicable. Personne ne veut porter plainte. Du coup, les procédures sont très difficiles à monter. C’est la loi du silence.

Vous avez de la vidéosurveillance ? Je vais en installer, mais ce n’est pas ce qui va régler le problème. Dans les banlieues, l’enjeu n’est pas seulement social, ni même urbain, et la réponse n’est pas seulement sécuritaire. L’enjeu est d’abord culturel. On nous dit : “mixité sociale”. D’accord ! mais les classes moyennes sont parties, elles sont remplacées par des populations pauvres qui ne partagent pas nos références culturelles. Ces populations ne comprennent pas forcément ce qu’exige la République, elles sont travaillées par des islamistes qui contestent nos valeurs et sont en train d’implanter progressivement leurs règles et leur mode de vie. Leur idéologie. Nous réfléchissons à court terme, les yeux rivés sur des statistiques mensuelles, alors que l’enjeu est d’ordre civilisationnel.

Qu’attendez-vous de l’État et du nouveau préfet, Christian Lambert ? Plus de policiers, OK ! Il faut des moyens humains supplémentaires pour occuper le terrain 24 heures sur 24. Mais il faut aussi les “stabiliser” : nos policiers changent trop souvent d’affectation. Mais, surtout, j’espère que le nouveau préfet sera entendu – et cru – quand il exposera les réalités de la Seine-Saint-Denis.   

Propos recueillis par Delphine Rabasté  et Fabrice Madouas

 

source : www.valeursactuelles.com

 

Rédigé par sdpm.over-blog.org

Publié dans #politique et sécurité

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