Justice: pourquoi les collaborateurs de Taubira la quittent

Publié le 27 Mars 2013

 

Par  et Jean-Marie Pontaut, publié le 27/03/2013 à 16:51, mis à jour à 16:55

Si la ministre de la Justice est sortie renforcée du débat sur le mariage pour tous, les départs se multiplient dans son équipe. La place de son conseiller spécial n'y est pas étrangère. 

 

Qu'arrive-t-il à l'équipe de Christiane TaubiraSon ministère est en voie de désertification; il se vide à un rythme effréné habituellement caractéristique des fins de règne.  

 

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Les discours de Christine Taubira, garde des Sceaux, sur le mariage pour tous suscitent l'admiration, mais son bilan législatif reste plutôt maigre.


 

La garde des Sceaux, dont la cote politique est pourtant à la hausse depuis le débat sur le mariage pour tous, s'est vue récemment privée de son directeur de cabinet, Christian Vigouroux, et de son chef de cabinet, Jean-Louis Géraud. En janvier, Valérie Sagant, chargée des politiques publiques et pénales, avait ouvert le bal des partants. D'autres s'apprêtent à franchir le portillon:Jean-François Beynel, directeur adjoint, tout comme le conseiller diplomatique, Michel Debacq. La fièvre a même gagné la haute administration de la chancellerie: le directeur des affaires civiles, Laurent Vallée, s'est laissé convaincre par les sirènes de Canal + dont il devient le secrétaire général. Son adjointe est, elle aussi, sur le départ.  

L'embarras tient à un mélange des genres

Pour bien comprendre cette situation, il faut remonter en mai 2012. Au lendemain de la victoire de François Hollande à l'élection présidentielle, Christiane Taubira n'est pas destinée à devenir garde des Sceaux. Le favori a pour nom André Vallini, député (PS) de l'Isère. Ce spécialiste des questions de justice est dans les starting-blocks, il a déjà constitué son cabinet. Mais l'appel du chef de l'Etat ne viendra jamais. L'Elysée lui préfère Christiane Taubira. Sitôt désignée, l'élue de Guyane doit composer son équipe à la hâte lors du week-end suivant son entrée en fonction, le 16 mai 2012. 

Plutôt que d'innover, elle se tourne vers les anciens collaborateurs d'Elisabeth Guigou, ministre de la Justice de 1997 à 2000. Le nom du directeur du cabinet de l'ex-ministre, Christian Vigouroux, surgit naturellement. Ce membre éminent du Conseil d'Etat, proche du vétéran socialiste Pierre Joxe, est un familier des lieux. Lorsque l'entourage de Christiane Taubira lui téléphone, il se livre, loin de Paris, à l'une de ses activités favorites, la randonnée. 

Cinq des quinze membres du cabinet sont en réalité choisis directement par la garde des Sceaux. Leur surnom: les "Guyanais"  

La proposition ne suscite pas chez lui un enthousiasme fervent. Il vise plutôt la présidence d'une section du Conseil d'Etat qui lui est promise. Pour le convaincre, Taubira en appelle à son sens de l'Etat et à sa fidélité à la gauche. Elle l'assure en outre d'une grande liberté de manoeuvre: il pourra choisir ses collaborateurs et sera étroitement associé à la politique du ministère. Vigouroux se laisse alors convaincre, mais va le regretter très vite... Première entorse au "contrat": cinq des quinze membres du cabinet sont en réalité choisis directement par la garde des Sceaux. Cette proximité avec la ministre leur vaudra d'ailleurs le surnom de "Guyanais".  

L'un de ces collaborateurs, Jean-François Boutet, va devenir un cas. Ce conseiller spécial - c'est l'intitulé de sa fonction - l'est à plus d'un titre: membre à plein temps du cabinet, il est aussi le compagnon de la ministre. En soi, ce n'est pas interdit. L'embarras tient à un autre mélange des genres: Boutet détient une charge d'avocat près la Cour de cassation et le Conseil d'Etat. Autrement dit, il appartient au petit nombre de ces juristes habilités à plaider devant ces juridictions. En dépit de ses fonctions au cabinet, il poursuit son activité. Jean-François Boutet a beau exercer, au côté de Christiane Taubira, une mission bénévole, et s'engager à ne pas plaider contre l'Etat, cette situation inédite ne peut que déplaire à Christian Vigouroux, auteur d'un manuel de référence intitulé Déontologie des fonctions publiques (Dalloz). 

Au fil des mois, le fonctionnement du cabinet se grippe. Des clans se forment. La personnalité et le caractère de la ministre déroutent ses collaborateurs. Fine politique, brillante à l'oral, cultivée, elle peut susciter l'admiration. Mais il lui est aussi reproché de ne pas s'impliquer assez dans la vie quotidienne du ministère. Sa présence est trop rare dans les réunions internes. Les directeurs d'administration centrale peinent à la rencontrer. Les documents à signer s'entassent sur son bureau pour finir parfois, toujours vierges du paraphe ministériel, sur celui de son voisin, Christian Vigouroux.  

Même son plus beau succès reste à confirmer

En décembre, ce dernier lui adresse une note qui ressemble à un cri d'alarme. Il y énonce la liste des dysfonctionnements, et propose des solutions. Ce courrier reste sans réponse. Christiane Taubira a sans doute d'autres préoccupations en tête. Elle peaufine ses interventions à l'Assemblée nationale pour défendre la loi sur le mariage pour tous. Ces discours le plus souvent appris par coeur vont d'ailleurs épater les parlementaires et lui valoir une réelle popularité dans l'opinion. Au point même d'effacer un bilan législatif plutôt maigre... 

De fait, la ministre de la Justice n'a pas encore obtenu le vote d'un texte majeur. Même son plus beau succès - le mariage pour tous - reste à confirmer: le Sénat n'examinera ce projet de loi qu'en avril. S'il franchit l'obstacle, il pourrait ensuite faire l'objet d'un recours des parlementaires de l'opposition devant le Conseil constitutionnel. Selon certains juristes, le risque d'annulation existe. Il réside dans le statut des enfants adoptés par des couples homosexuels; celui-ci contreviendrait en effet au droit de la filiation français. Si la menace se concrétisait, le fait d'armes de Christiane Taubira devant l'Assemblée nationale serait vite oublié. 

 

Le dircab' est une femme

Christiane Taubira voulait une femme à la tête de son cabinet. Elle a obtenu satisfaction : après quelques jours de flottement, Christine Maugüé, membre du Conseil d'Etat, a accepté de succéder à Christian Vigouroux. Cette femme de 50 ans est l'épouse d'un proche de François Hollande, Bernard Rullier, conseiller chargé des affaires parlementaires à l'Elysée. Cette prise de fonction intervient dans un contexte très particulier au ministère de la Justice. Certes, la ministre apparaît toujours aussi heureuse, dopée par l'accueil réservé à ses brillants discours sur le mariage pour tous, mais les départs au sein de son équipe trahissent une forte agitation en coulisse. 

Christiane Taubira, réputée excessivement exigeante avec ses collaborateurs, comme elle l'est avec elle-même, doit désormais obtenir l'assurance que le président de la République, en ne cédant pas à l'influent ministre de l'Intérieur Manuel Valls, la laissera mener sa politique. Après plusieurs tentatives avortées, elle veut faire voter par le Parlement la suppression, au début de l'été, des peines planchers, en créant une peine de probation pour les petits délits, ce qui permettrait de lutter contre la récidive. Sans cette réforme emblématique, Taubira se posera la question de son maintien au gouvernement. Obtenir cette marge de manoeuvre est aussi essentiel pour son "staff" rapproché s'il ne veut pas se contenter de gérer les parapheurs d'un ministère de la parole, fût-elle belle. 


François Koch

 

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Rédigé par SDPM

Publié dans #politique et sécurité

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