France 2 : Après les attentats, policiers et gendarmes racontent leur peur de devenir des cibles

Publié le 26 Janvier 2015

Les membres des forces de l'ordre sont plus que jamais mobilisés sur le terrain dans le cadre du plan Vigipirate  "alerte attentat". Ils livrent leur sentiment à francetv info.

Un policier en faction lors de la marche républicaine du 11 janvier 2015 à Paris.  (JOEL SAGET / AFP)

Un policier en faction lors de la marche républicaine du 11 janvier 2015 à Paris. (JOEL SAGET / AFP)

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Ils sont Ahmed Merabet, Franck Brinsolaro, Clarissa Jean-Philippe. Les policiers français ont perdu trois de leurs collègues dans les attentats menés par les frères Kouachi et Amedy Coulibaly début janvier. Si les deux premiers, tués dans le massacre perpétré à Charlie Hebdo, n'étaient pas les cibles "prioritaires" des terroristes, la troisième a été visée à Montrouge (Hauts-de-Seine) parce qu'elle revêtait l'uniforme. Amedy Coulibaly l'a revendiqué lors d'un coup de téléphone à la chaîne BFMTV puis dans sa vidéo posthume.

Après les militaires tués par Mohamed Merah à Toulouse, les policiers sont à leur tour dans le viseur de jihadistes. En Belgique, la cellule terroriste démantelée le 15 janvier s'apprêtait à tuer "des policiers sur la voie publique et dans les commissariats", selon les autorités judiciaires du pays. 

"Les familles sont plus inquiètes que les policiers"

"A partir du moment où on porte l'uniforme et où on est sur la voie publique, on est des cibles potentielles", reconnaît Cécile*, une policière municipale de Seine-Saint-Denis. Cette mère de famille de 35 ans vit avec ce risque tous les jours. Mais sa fille de 12 ans est un peu plus inquiète depuis les récents évènements. "Elle veut que je change de métier. Elle m'a encore appelée tout à l'heure pour savoir si j'allais bien", nous glisse la policière à son retour de patrouille dans la ville des Pavillons-sous-Bois. "Les familles sont plus inquiètes que les policiers eux-mêmes", confirme son chef de service, Richard Mousset, également secrétaire général du Syndicat de défense des policiers municipaux (SDPM).

Plusieurs services de police municipale ont toutefois exercé un droit de retrait pour réclamer des armes. Une cinquantaine, selon le SDPM. Quand elle a été abattue, Clarissa Jean-Philippe ne portait pas d'arme. Son collègue, indemne mais choqué, non plus. "S'il avait été armé, il aurait peut-être pu riposter. Et arrêter Amedy Coulibaly dans sa course", suggère le président du SDPM. Le syndicat espère que les annonces du ministre de l'Intérieur, mercredi 21 janvier, iront dans le sens d'une généralisation de l'armement des policiers municipaux. Actuellement, près de la moitié d'entre eux sont armés, selon des chiffres cités par Le Figaro.

D'autres sont plus sceptiques, comme le maire de Montrouge. "Nos agents ont été victimes d'un fou, dont le comportement aveugle n'aurait rien changé, armés ou non", estime Jean-Loup Metton (UDI) dans les colonnes du quotidien. 

"Je me suis vu à sa place"

Jeanne, gardienne de la paix dans les Hauts-de-Seine, partage cet avis. La jeune femme a beau porter une arme, elle ne se sent pas moins vulnérable, surtout quand elle occupe un poste "statique" de surveillance, devant un lieu de culte ou une école juive. "Si l'individu a une kalachnikov, le temps que tu armes ton pistolet mitrailleur, tu t'es pris quelque chose", lâche-t-elle.

Ahmed Merabet, gardien de la paix au commissariat du 11e arrondissement, portait une arme de poing quand il a été blessé puis achevé par les frères Kouachi boulevard Richard-Lenoir. A ce moment-là, il patrouillait avec deux collègues en voiture - et non en VTT comme nous l'avions indiqué dans un premier temps - quand il a décidé de s'extraire du véhicule, bloqué par la circulation, pour aller voir de plus près. "Il n'a pas eu le temps de se servir de son arme", soutient un de ses responsables, qui l'a "vu mourir"

La vidéo amateur de leur collègue assassiné à bout portant est encore dans les mémoires. "C'est la première fois que je vois l'un d'entre nous tué en public, à la télévision. Ces images sont ancrées", témoigne Marc, gardien de la paix depuis douze ans dans le 16e arrondissement. Jeanne a pleuré en les voyant. Paul, un policier parisien en service d'investigation, en frissonne encore : "Je connaissais Ahmed. Nous étions dans la même classe pendant notre formation d'officier de police judiciaire de janvier à juin 2014. On se voyait tous les jours, comme des écoliers. Lorsque j'ai vu cette vidéo atroce tourner sur le net, j'ai été traumatisé. Parce que je me dis que ça aurait pu être moi. Je me suis vu à sa place. Glaçant."

Gilets renforcés et patrouilles à trois

"On en a eu bien d'autres des collègues tués en service. Mais là, on est monté d'un cran, c'est sûr. [Les tueurs] sont des fous furieux qui n'ont pas peur de la mort. Au contraire, c'est un honneur pour eux", s'inquiète Richard Mousset. Et certains, comme Cécile, en sont persuadés : "Les faits vont se réitérer. Là, je vous parle, mais peut-être que dans quinze jours, on vous annoncera ma mort", prophétise-t-elle, confiant ne pas avoir peur de "mourir en service".

Sans "psychose" ni "paranoïa", les policiers en uniforme sont tout de même davantage sur leurs gardes pour éviter de se transformer en cibles vivantes. Ils observent de strictes règles de sécurité. Dans le cadre du plan Vigipirate "alerte attentat", les agents en poste statique portent, par-dessus leur gilet pare-balles, des "gilets lourds", plus protecteurs face à certaines armes. Les policiers municipaux non armés, eux, "circulent sur la voie publique de façon très prudente, évitent les zones à risque comme les centres commerciaux et ne font plus d'interception dans le cadre du Code de la route", détaille Richard Mousset. Dans certains commissariats, comme dans le 16e arrondissement, les patrouilles se font désormais à trois et non plus à deux.

Si l'uniforme peut fragiliser, les policiers en civil ne se sentent pas nécessairement moins concernés par une éventuelle menace. "A Paris, les policiers de la BAC se fondent plus facilement dans le paysage. Mais dans le 93, les délinquants connaissent nos têtes et nos véhicules", constate Bruno, un responsable de la brigade anticriminalité d'un commissariat du département. Si certains venaient à verser dans le terrorisme, les "baqueux", dans le jargon policier, pourraient constituer une cible de choix. "On est en première ligne parce qu'on tape pas mal dans les réseaux, explique-t-il. Du coup, on est un peu plus sur nos gardes quand on reçoit des appels étranges. On pense davantage au guet-apens."

Les casernes de gendarmes dans le viseur ?  

Dans ce climat de méfiance accrue, les gendarmes ne sont pas en reste. Les moins gradés, qui patrouillent également en uniforme, sont eux aussi les premiers à intervenir lorsqu'une infraction est signalée, qu'il s'agisse des appels au 17 ou d'un signalement en interne. Ce sont deux gendarmes qui se sont retrouvés les premiers face aux frères Kouachi devant l'imprimerie où ils s'étaient retranchés à Dammartin-en-Goële (Seine-et-Marne). Le terroriste "était à quatre mètres de moi. C'est un moment de dix secondes qui m'a paru une éternité"a témoigné l'un d'entre d'eux, miraculeusement en vie.

Depuis, "les militaires sont beaucoup plus sur le qui-vive et ont tous les sens en action lorsqu'ils partent en patrouille", souligne Jean-Pierre Bleuzet, gendarme motocycliste à Templeuve (Nord) et vice-président de Gend XXI, association professionnelle de gendarmes. La surveillance est renforcée au niveau des casernes. "A la différence des policiers, nos familles vivent dans des lieux identifiés. Imaginez si ce que l'on vient de vivre s'était passé l'été, avec des enfants dans la cour", frémit Jean-Pierre Bleuzet, craignant que cette configuration ne soit un jour exploitée par des terroristes. "Il y aura un avant et après 7 janvier 2015", pronostique-t-il.

La dimension positive dans cet "après", c'est l'attitude de la population à l'égard des forces de l'ordre. A l'indifférence, voire l'hostilité, s'est parfois substituée la gratitude. Dans la rue, "on me dit 'merci', 'faites attention à vous'", témoigne Jeanne. "Les gens ont réalisé qu'on était là pour assurer leur sécurité et pas seulement pour les ennuyer sur le Code de la route", se félicite-t-on au commissariat du 11e. Ahmed Merabet, Franck Brinsolaro et Clarissa Jean-Philippe l'ont payé au prix de leur vie.

france2.fr

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